Littérature et Science Fiction

La science-fiction (SF) est généralement peu appréciée et touche peu de lecteurs (environ dix fois moins que le roman policier). En simplifiant un peu, le public la connaît surtout par le biais du cinéma et notamment, par la saga Star Wars. Malheureusement, il en donne une vision erronée.

Avant tout, la SF est un genre littéraire. Il est véritablement né en Occident avec la société industrielle au XIXème siècle. Pourtant, son état d’esprit était présent dans la littérature dès l’Antiquité. En constante évolution depuis ses débuts, très diversifié, il concerne plusieurs domaines de la création : la littérature, le cinéma, la BD, la TV, l’architecture, la publicité et même la haute couture. On l’a souvent désignée par ce qu’elle met en scène : des fusées, des robots, des ET, ou encore par ses thèmes : le voyage dans le temps et l’espace, les univers parallèles, l’homme modifié, les mondes virtuels. Mais ce genre est assez difficile à définir car protéiforme.

On l’a souvent confondu avec d’autres qui n’ont que des rapports vagues avec lui : l’anticipation, l’utopie, l’uchronie, le fantastique et la fantasy. Qu’est-ce exactement la Science-fiction ? Seulement des histoires de voyages dans l’espace ? Des histoires de méchants ou gentils extraterrestres venant visiter des humains sous-développés ?

Des récits de robots humanoïdes ? Quels grands thèmes a-t-elle surtout développés ? Au-delà d’une littérature simplement divertissante et populaire, la SF n’est-elle pas un moyen efficace pour interroger le présent et alerter sur l’état de nos sociétés ?

La S-F appartient aux littératures de l’imaginaire dont la particularité est d’enrichir notre univers de créatures, de civilisations, d’inventions, de mondes qui n’existent que dans l’imagination de leurs auteurs. Ainsi, la S-F s’est émancipée du monde physique dans lequel nous sommes habitués à vivre. Elle voisine donc avec le fantastique et le merveilleux. Elle s’en différencie pourtant, car elle appartient bien aux conjectures romanesques rationnelles. Fantastique et merveilleux n’ont pas à se justifier de l’intrusion du surnaturel, de l’irrationnel, de l’incroyable dans le réel, puisque c’est cette intrusion qui les définie. Au contraire, la S-F doit s’appuyer sur une base rationnelle, scientifique ou pseudo scientifique, avant de développer ses extrapolations.
Le lecteur confond souvent ces quatre genres appartenant bien aux fictions irrationnelles peut-être à cause du cinéma d’aujourd’hui qui se fait un malin plaisir à les mélanger. Pourtant, bien distinct, chacun possède sa panoplie et ses règles propres :

  • Le merveilleux

 

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Le Chat botté – Charles Perrault

c’est le domaine du conte et de l’enchantement. On parle d’irrationnel accepté. Le lecteur n’est pas heurté par ses invraisemblances, il les accepte sans exiger d’explication. Le début est connu : « Il était une fois ». Ce genre se perd dans la nuit des temps. Par exemple, dans ces récits de l’Antiquité L’Iliade et L’Odyssée, les dieux interviennent, ce qui paraît naturel au lecteur, tout comme le pouvoir des sirènes. Plus tard, Lewis Carol avec Alice au pays des merveilles (1876) fait intervenir la magie sans que le lecteur soit interloqué. Sur le plan spatio-temporel, le merveilleux se déroule soit dans un éternel ou un pseudo Moyen Âge, soit hors du temps. Dans ces univers, les animaux et les objets parlent, des êtres dotés de pouvoirs extraordinaires existent. Sa panoplie est connue : baguettes magiques, dragons, fées, sorciers.

 

  • Le fantastique

 

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Le Horla – Guy de Maupassant

les invraisemblances rencontrées n’ont pas d’explication logique, c’est le domaine de l’irrationnel inacceptable. Le roman fantastique se caractérise par l’irruption brutale du surnaturel dans le monde réel. Cette contradiction de l’ordre des choses met le lecteur et les personnages face à l’inexplicable et à l’inadmissible. La raison est contredite, elle ouvre une porte sur la folie. Contemporain des textes de Jules Verne et H.G. Wells, Le Horla (1887) de Maupassant illustre ce fonctionnement. Le narrateur, hanté par une créature invisible, le « Horla », cherche à comprendre jusqu’à la fin du roman s’il est réellement victime d’un être surnaturel ou s’il est en train de sombrer dans la folie. L’auteur ne donne pas de solution, le lecteur doit décider seul. C’est là le ressort du fantastique : jouer sur l’ambiguïté, suggérer sans jamais affirmer. Le fantastique flirte avec l’au-delà, littérature de l’inquiétude, elle exploite les peurs très anciennes présentes en chacun. Spectres, vampires, loups-garous et autres monstres, ce sont nos doubles négatifs qui symbolisent nos pulsions refoulées et les mouvements de l’inconscient. Par conséquent, le fantastique privilégie une réflexion sur l’individu (l’intime, le moi, sur ce que l’on est). Sur le plan spatio-temporel, il est ancré dans le réel et le quotidien, un décor obligé qui rendra plus effrayante l’irruption de l’inacceptable et fera vaciller la raison. En une phrase, on peut résumer ainsi ce genre : c’est l’irruption de l’irréel dans le réel, soit l’irruption d’un phénomène inexpliqué dans le quotidien.

 

  • La science-fiction

 

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Dune – Frank Herbert

L’invention est de mise. On parle ici d’irrationnel acceptable. Elle s’étend aux structures mêmes du texte : un monde inventé, parfois très différent du monde réel ou très proche. Le postulat de tout récit de SF est une situation en contradiction avec ce que nous savons du monde et des lois physiques qui le gouvernent. Il n’y a pourtant rien d’étrange ou d’incohérent pour ceux qui l’habitent. Par exemple, la fabrication des êtres humains du docteur Frankenstein, les martiens d’H.G.Wells, la téléportation et les vaisseaux spatiaux se déplaçant à des vitesses hyperluminiques dans Star-trek, la machine à « enfermer » les dissidents politiques dans le temps (à l’ère précambrienne) chez Silverberg, les personnages évoluent dans un monde qui leur est familier.

C’est au lecteur d’accepter les prémices du texte, comme il le fait, par exemple, pour le conte merveilleux. Cette acceptation de faits stupéfiants passe par la justification scientifique ou pseudo-scientifique : si l’on est sur une autre planète dans un autre système solaire, c’est que des procédés ont été mis au point pour y parvenir. En l’état actuel des connaissances physiques que nous avons du monde, cela est strictement impossible et relève seulement de la science-fiction. En effet les distances dans l’espace sont telles que nous resterons sûrement très longtemps au voisinage de notre étoile avant de faire le « grand voyage ». Ensuite, si les robots sont intelligents, c’est grâce aux progrès fulgurants de l’informatique. Si les lois, dans l’histoire de S.F., sont différentes, c’est que l’action se situe dans le futur ou bien parce qu’un événement grave a modifié l’ordre du monde. Mais l’irrationnel accepté, et presque justifié, d’un récit de S.F. n’a rien à voir avec l’irrationnel accepté et illogique du merveilleux : dans le merveilleux, on sait qu’on joue avec le faux tandis que dans la S.F., on joue avec le plausible des progrès de la science (l’approche est toujours raisonnée, logique) : ces technologies, ces sociétés du futur, on se demande si un jour elles ne pourraient pas exister, ce qui n’est pas le cas des dragons et des fées. Donc toutes les extrapolations de la S.F. s’appuient sur une base rationnelle, scientifique ou d’apparence scientifique.

Pour illustrer la différence entre science-fiction et fantastique, il suffit de prendre l’exemple d’une grande figure du fantastique classique : le vampire. Ce monstre nocturne des superstitions de l’Europe centrale, Richard Matheson l’a transformé en un personnage de pure science-fiction. Dans Je suis une légende, une épidémie virale a entraîné une transformation radicale du régime alimentaire de l’espèce humaine et l’a réduite au vampirisme. Cette explication scientifique (ou pseudo-scientifique) suffit à faire basculer le roman d’un genre à l’autre, à changer la nature du texte.

 

  • La fantasy

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Ce genre littéraire purement imaginaire est déjà ancien. Il est aujourd’hui en concurrence frontale avec la SF. Entre les deux, il y a une différence essentielle : la magie occupe dans la fantasy le même rôle que la science dans la SF. Ainsi, on peut rapprocher la fantasy du merveilleux concernant l’utilisation du surnaturel (les pouvoirs, la magie) mais pas du fantastique où l’irrationnel vient perturber les règles du monde habituel et quotidien.

Le lecteur y accepte l’irrationnel sans demander d’explication. Ses traits caractéristiques sont : une société moyenâgeuse où une caste possède des pouvoirs magiques ; les personnages sont issus du folklore, des contes de fées ou de la mythologie (elfes, licornes, dragons) ; le thème structurant de la quête qui en fait une littérature du périple épique ; la lutte manichéenne entre Le Mal et le Bien, entre magie noire et magie blanche (La trilogie du Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien est un des livres les plus lu au monde).

Elle comprend une multitude de sous-genre dont le plus connu est l’heroic fantasy, l’intrigue se concentrant plutôt sur des héros solitaires (Conan le barbare de Robert E. Howard). Ensuite existe à la marge de la SF, un courant hybride entre la SF et la fantasy : la science fantasy. Ce sous-genre littéraire de la SF se mêle à des éléments de fantasy, il intègre souvent la technologie moderne dans un univers médiéval et antique.

Par exemple, la bande dessinée, Lanfeust des Étoiles, montre un héros typique de fantasy projeté dans un univers space opera. Finalement, la fantasy est une pure littérature de l’évasion tandis que la SF est toujours en prise, même dans ses projections les plus éloignées, avec le réel. L’une procède d’un retour à la pensée magique, elle est donc régressive, on parle de fiction passéiste ; l’autre s’appuie sur les conséquences de l’intelligence et du savoir, c’est une fiction futuriste.

Aujourd’hui la fantasy a davantage de succès que la SF, aussi bien du côté des auteurs que des lecteurs, il n’y a qu’à voir les présentoirs des librairies où l’on trouve principalement de la fantasy.

Les origines

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Utopia – Thomas More

Ce qui deviendra la science-fiction s’est développé au siècle dernier au sein de la culture occidentale récente et s’inscrit dans un horizon culturel et répond à des attentes implicites.

L’invention d’un modèle social différent et bien argumenté demeure isolée en Occident avant que Thomas More publie l’Utopie (1516). On connaît la postérité de ce texte, dont le titre devint un nom générique, autorisant à lire les anciens textes de Platon dans la perspective utopique. T. More présente une société « alternative ». Bien qu’argumenté, le texte se veut narratif. Il se compose de deux parties en miroir. L’une décrit la réalité de l’Angleterre contemporaine de l’auteur, dans laquelle une grande partie de la population subsiste difficilement, alors que les seigneurs se gobergent. L’autre met en scène un Sage utopien qui explique la nécessité de l’idéal égalitaire atteint par les lois utopiennes, axées sur la collectivité et visant au bien de tous.

Mais cette utopie de l’ère préindustrielle est écrite sur le mode ironique, ne serait-ce que par son nom. Alors qu’il nous décrit le meilleur des États, l’ouvrage rappelle par son titre même (« utopie » signifie étymologiquement « lieu inexistant » et « le meilleur des lieux ») le caractère illusoire de ce dernier. More signifiait ainsi que cet idéal, qui installerait pour toujours « une société heureuse pour un peuple vertueux » était, pour son époque, un leurre. Les utopies ont ensuite fleuri au XVIIème siècle mais une seule innove véritablement : dans La Nouvelle Atlantide (1627), F. Bacon s’intéresse moins à l’organisation d’une société, certes présentée comme idéale, qu’à une possible réforme de la science, dans l’idée que les progrès scientifiques actuels et futurs sont susceptibles d’apporter des modifications et permettent donc d’envisager une évolution réelle de la société.

La Renaissance invente aussi un autre rameau de l’arbre des imaginaires, issu du développement scientifique et technique, qui engendrera plus tard la science-fiction. La science occidentale moderne naît en effet avec Galilée et Johannes Kepler. Tous deux apportent la preuveque la connaissance mathématique est nécessaire à la compréhension des phénomènes du monde matériel aussi bien sur terre que dans les cieux.

La fin du XIXe siecles a vu le monde changer rapidement, à la fois sur le plan industriel et sur le plan politique. On assiste à l’agonie des anciens régimes, ainsi qu’au difficile avènement des démocraties bourgeoises. Les distances se raccourcissent, l’information circule à grande vitesse, on imagine un progrès sans fin. C’est la Belle Époque. Cette passion pour le progrès technique, qui explique en grande partie le succès de Jules Verne, va se trouver confrontée à une réalité horrifiante. Celle de l’utilisation du progrès technique au service de la guerre de 1914- 1918.

Les engins verniens sont devenus de solides chars d’assaut. Les premiers avions mitraillent, les énormes canons comme la fameuse « Bertha » n’envoient pas des hommes vers la Lune, mais des obus monstrueux sur les villes et les populations terrifiées. Cette guerre mondiale joue dans l’imaginaire occidental un rôle de révélateur. Le développement de l’imaginaire en est fortement influencé, mais cela se traduit différemment en Europe et aux États-Unis.

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La Grosse Bertha

Le conflit de 1914 à 1918 va mettre violemment à bas les valeurs optimistes : la science devient soudain synonyme d’outil de guerre. La science, c’est le gaz moutarde, les obus et l’aviation. Avant guerre, l’anticipation scientifique, avec ses outrances et son imaginaire décomplexé est au coeur de la littérature populaire : en France, en Grande-Bretagne, en Italie, en Allemagne. Après 1918, toute une génération, dans cette Europe exsangue et déchirée (des écrivains sont morts au front comme le reste de la population masculine) se détourne de l’idée de progrès scientifique.

C’est aux États-Unis, dans ce grand pays neuf, épargnés par la guerre et fondant son identité sur l’idéologie du progrès, que l’imagerie de la science triomphante et bienfaisante va se développer. Ainsi, les États-Unis vont structurer le genre. Dans ce contexte florissant, Gernsback lance en avril 1926 Amazing Stories, la première revue entièrement consacrée à ce qu’il baptise alors la scientifiction. L’optimisme est de rigueur et Gernsback lutte pour l’avènement d’un avenir grandiose, du bonheur pour tous grâce aux progrès de la science et des avancées de la technologie.

Le premier âge d’or : du début des années 40 au début des années 60.

En 1937, John W. Campbell devient redacteur en chef d’Astounding SF . Il va mettre en place une nouvelle politique éditoriale et déclencher une véritable révolution dans la SF. Il veut une SF d’ingénieur, pour lui un bon texte doit s’articuler autour d’idées et de spéculation sur les sciences exactes.la SF devient hard SF (La hard science fiction met l’accent sur la crédibilité scientifique du récit, en privilégiant éléments rationnels et sciences exactes. Elle repose généralement sur la mise en pratique imaginaire de véritables concepts ou de technologies sinon maîtrisées, du moins faisant l’objet de recherches avancées). Par rapport à Amazing Stories, Astounding propose une vision moins caricaturale de la science, c’est un véritable bond en avant pour un type de littérature qui n’a pas encore dépassé le niveau populaire le plus primaire.

Un sous genre se développe alors dans les « pulps » ( abréviation de « pulp magazines ») le space opéra. Ce terme désigne de façon un peu péjorative (il imite le terme soap opéra : feuilletons radio à rallonge pour les ménagères et sponsorisés par des marques de lessive) un type d’histoires de SF qui prit son essor dans les années 1930. Ce sont des récits d’aventure et d’action endiablés se déroulant dans l’espace interstellaire et comportant une inévitable intrigue amoureuse sur fond de guerre avec des races extraterrestres, des armadas de vaisseaux se déplaçant plus vite que la lumière et s’affrontant à coups de rayons de la mort pour contrôler des planètes peuplées d’entités impensables. Ces premiers space opéra assez belliqueux ont parfois des relents racistes et sont expansionnistes et colonialistes. La recette est toujours la même : un gros zeste de péplum, un peu de western, de cape et d’épée, et de littérature coloniale. Cinquante ans plus tard, la recette n’a pas changé, le nouveau cocktail alors s’appellera Star War (1977), sans oublier le soupçon de mysticisme.

Mais la SF de l’époque ne se réduit pas au space opéra. Certains auteurs traitent de thèmes plus sérieux, plus « adultes » et annoncent déjà la première révolution de la SF américaine.

La Seconde Guerre mondiale et l’économie de pénurie aux États-Unis vont « tuer » les pulps. En effet, ils ne vont pas survivre au rationnement de papier. Ils sont remplacés par des digests, magazines à peine plus grands qu’un livre de poche. Ils reprennent la formule des pulps, y sont publiés des nouvelles, des romans en épisodes, le courrier des fans.
Astounding SF est la première revue populaire à passer en poche en 1943. Campbell en est satisfait car sa revue devient plus sérieuse et prend ses distances avec les pulps populaires. Dans ce contexte, deux nouvelles revues sont créés en format poche :

  • The Magazine of Fantasy and SF (1949)
  • Galaxy (1950)

À l’apogée du space opéra va correspondre aussi une période de prise de conscience sceptique à l’égard des merveilles de la science.

À partir des années 50, la littérature de SF se fait rattraper par les horreurs technologiques de l’histoire (l’ampleur dramatique des explosions de la bombe à fission sur Hiroshima et Nagasaki, la mise au point de la bombe à fusion, beaucoup plus puissante, en 1952 par les États-Unis), le développement antagoniste des deux blocs idéologiques Est/Ouest (la course aux armements), succèdent aux horreurs nazies. Des courants pessimistes et dystopiques fleurissent, ils posent les enjeux de la société moderne en constante évolution, envisagent le devenir de l’homme. Même les campbelliens les plus enthousiastes sont hantés par la menace palpable et abstraite de la destruction de la civilisation d’autant plus que les États-Unis dans les années 50 sont marqués par la peur. En effet, c’est l’époque de la « chasse aux sorcières». La peur et la psychose du complot communiste entraînent une véritable croisade contre les éléments subversifs menée par McCarthy (1950 à 1954)

Aux côtés de la réflexion sur le progrès à laquelle convie la SF, un courant se développe dans les années 20 autour des rêves de sociétés nouvelles grâce aux progrès scientifiques et techniques. Mais l’application des théories marxistes en Russie et la montée des fascismes en Europe de l’Ouest entraînent une lecture amère de l’application des utopies. En effet, la conception totalitaire de la société, incarnée dans le communisme soviétique et le national – socialisme de l’Allemagne nazie, l’usage de la propagande des nations belligérantes de la Première Guerre mondiale dans le culte de la guerre, donnent naissance à un courant qui est le contraire de l’utopie : la dystopie ou contre-utopie. Au lieu de présenter un monde parfait comme l’utopie, elle propose le pire qui soit.

Dans un récit de fiction dystopique, l’humanité dans un futur proche n’a pas découvert la société parfaite, mais un état d’oppression absolu, organisé scientifiquement par un régime qui écrase impitoyablement ses occupants. Ainsi ce sous-genre de la SF décrit un monde rendu effrayant par un projet politique. Si dans un pur récit de SF, la science et ses conséquences sont mis en avant, dans la dystopie, elle n’occupe pas nécessairement une place déterminante.

Par exemple, dans Le Meilleur des mondes d’Huxley, le clonage et la manipulation des foetus sont utilisés pour modeler l’homme aux besoins de la société voulus par un projet politique. L’auteur n’y dénonce pas directement la science mais son utilisation par l’homme visant à créer sur Terre un certain idéal. Tous les avenirs décrivant un monde terrifiant ne sont pas nécessairement des dystopies pour la simple et bonne raison qu’ils ne sont pas le résultat d’un dessein politique. C’est le cas des récits exposant des mondes postapocalyptiques et ceux envisagés par le courant cyberpunk.

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Les années 60, les thématiques sociales en lieux et place de la science

Au milieu des années 60, alors que s’amorçaient les mouvements de la contre-culture, puis de la contestation politique, notamment de l’opposition à la guerre du Vietnam, la SF semblait figée, routinière, ressassant les mêmes thèmes, sans ouverture, sans remise en cause. Une poignée de jeunes auteurs talentueux entreprend de faire bouger les choses en s’inspirant des avant-gardes artistiques et contestataires de la fin des années 60 : Greenwich Village aux États-Unis ou le Nouveau Roman en France.

La New Wave, bien que difficile d’accès et jusqu’à en devenir ésotérique, a permis avec l’oeuvre de Philip K. Dick de réveiller une SF qui s’était un peu endormie en renouvelant en profondeur ses thèmes et son style.

Parallèlement à la new Wave, les années 60-70 se caractérisent outre-Atlantique par une grande diversité. Des oeuvres remarquables apparaissent comme le cycle de Dune (1965) de Frank Herbert qui devient le plus grand succès éditorial du genre. Ce space opéra est une oeuvre démesurée qui brasse pas moins d’une centaine de mondes regroupés en un immense empire à cheval sur plusieurs galaxies. Elle se démarque du reste de la SF par sa richesse, sa complexité, son écriture poétique. Y sont traités les questions de l’équilibre des pouvoirs, de l’écologie et de la sociologie. Elle nous apparaît comme une vaste réflexion sur le sens de l’histoire, de l’humain et de la connaissance.

Les années 70 ont vu les progrès fulgurants de l’informatique avec la miniaturisation des transistors des microprocesseurs.

De ces techniques nouvelles au début des années 80 naît un nouveau courant de la SF : le mouvement cyberpunk, « cyber » pour informatique et « punk » pour voyous. Cette association peut surprendre, mais pour bien en saisir toute la portée, il faut se rappeler d’abord que le mouvement punk, initié dans l’Angleterre au milieu des années 70 par des groupes de rock tels que les Sex Pistols, véhicule une idéologie pessimiste sur notre société, il va à l’encontre des valeurs traditionnelles de la société qu’il rejette dans son intégralité. Son leitmotiv est le célèbre slogan nihiliste « No Future », on peut l’associer au mouvement alternatif en général dans lequel on retrouve la marginalité cibiste et informatique du début des années 80. Politiquement, les punks sont à rapprocher du courant anarchiste.

Le cyberpunk dépoussière l’imaginaire de la SF qu’il rend mutante en insérant le récit dans des futurs assez proches et pessimistes, violents, étouffants et dominés par d’immenses multinationales. Le décor est une urbanisation tentaculaire, l’intrigue est proche du thriller. Le tout baigne dans une technologie omniprésente : informatique et réseaux, génétique, cybernétique, cyberespace, réalité virtuelle. Parfaitement intégrée à la vie courante, elle n’a pourtant rien de merveilleux.

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Deus EX

Le roman qui symbolise ce nouveau courant est Neuromancien de William Gibson publié en 1984.L’auteur Norman Spinrad a écrit à propos de Neuromancien :

le Neuromancien est un magicien d’aujourd’hui, dont la sorcellerie consiste à effectuer directement l’interface entre son système nerveux protoplasmique et le système nerveux électronique de l’infosphère, en se servant d’images pour la manipuler, de la même façon que les chamans traditionnels se servent d’images pour agir, par la drogue ou la transe, dans les espaces mythiques traditionnels

Finalement le cyberpunk est la partie obscure de la SF. Si ses oeuvres n’ont pas la grâce et l’attrait des autres univers de SF, comme le space opera, ce courant n’en a pas moins apporté une certaine esthétique difficilement contestable à la SF sans parler d’une vision prospective quant à l’avènement d’une société tout numérique.

Conclusion

La SF est au final une littérature jeune comme la civilisation industrielle. Elle aurait pu se développer en Europe où elle est née, mais la guerre de 1914-1918 l’a exportée aux États-Unis. Dans ce pays, elle a pris son essor et s’est structurée dans un contexte favorable. Si jusqu’au second conflit mondial, elle a célébré les merveilles de la science, elle a pris ensuite conscience de la nécessité de dire ses limites et d’alerter de ses dangers.

 la naissance de l’ère nucléaire, elle a répondu par la possibilité du cataclysme mondial, au commencement de l’informatique domestique, elle a inventé un avenir sombre et hypertechnologique où l’homme est écrasé par la science.
Véritable dialogue entre le présent et l’idée d’un futur alimenté par le développement des sciences et les interrogations qu’elles suscitent, elle n’a pas pour ambition de prédire l’avenir, mais par l’intermédiaire des futurs qu’elle annonce, elle veut nous questionner sur l’état de notre présent.

Conseil lecture :

1984 (1949) : Georges Orwell                                         Le cycle de Dune ( 1965): Franck Herbert

le cycle de Fondation (1951…) : Isaac Asimov            Ubick (1969) : Philip K. Dick

Chroniques Martiennes ( 1950) : Ray Bradbury         Neuromancien (1984)  : William Gibson

Le monde inverti ( 1974) : Christopher Priest          Aciomatique (1995) : Greg Egan

Tous a Zanzibar (1968) : John Brunner              The Hunger Games ( 2008) : Suzanne Collins

Le Grand Secret (1973) : René Barjavel               Demain les chiens (1944) : Clifford D. Simak

Ravage (1943) : René Barjavel                                 Un bonheur insoutenable ( 1970) : Ira Levin

La route ( 2007) : Cormac McCarthy                            Hypérion (1989) : Dan Simmons

Solaris (1961) : Stanislas Lem                                     L’échiquier du mal ( 1989) : Dan Simmons

Rendez vous avec Rama (1972… ) : Arthur C Clarke

Frankestein ou le Prométhée moderne ( 1918) : Mary Shelley

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15 réflexions sur “Littérature et Science Fiction

  1. Philippe Cadique dit :

    Quelques de éléments de théorisation peut-être complémentaires pour profiter encore plus des lectures :
    « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains. La science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos [En ligne], 15 | 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178

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  2. dreamingwithboooks dit :

    Très sympa ton article, c’est vrai qu’il n’est pas toujours évident de faire la différence entre fantastique, fantasy et science-fiction, d’autant que des librairies différentes placent un même livre dans une catégorie différente …
    Mais c’est très instructif 😉

    Aimé par 1 personne

  3. Critiqueuse dit :

    Un article vraiment très intéressant, complet, instructif, bien mené et pas du tout barbant! J’adore le fantasy et la SF et pourtant je ne savais pas comment décrire cette dernière et je confondais fantastique et fantasy! Ton article est d’utilité publique!

    J'aime

    • 404 Review avenue dit :

      Merci pour ton avis 🙂 malheureusement que blog ne marche pas comme je l’aurais espéré… a croire que plus les articles sont long, moins il y a de vue :/ apres, je debute encore dans le blogging, mais il y a certain blog, j’ai l’impression que par rapport a la qualité, il y a un probleme ^^

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      • Critiqueuse dit :

        C’est vrai qu’on remarque une tendance à la baisse pour les articles…les gens n’aiment plus lire pour qu’on leur explique des trucs. C’est bien dommage! Mais ne perd pas espoir avec ton contenu de qualité tu pourras trouver un public ciblé qui restera fidèle! Après je dis ça mais je suis dans le même cas que toi ^^

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      • 404 Review avenue dit :

        je me tate a crée une nouvelle rubrique ou le but est de faire la promo d’autre bloggeur… en gros presentation du bloggeur + un article du bloggeur, choisi par lui meme. un moyen d’avoir beaucoup de jeunes bloggeurs(euse) qui debut, et d’avoir une e-reput de lanceur de blog + blogg:)

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  4. Lutin82 dit :

    Très bel article.
    De belles références et beau travail sur l’histoire du genre.

    Je ne serais pas forcément d’accord sur toutes tes classifications, mais c’est compliqué et demande tant d’analyse qu’il y aura toujours des avis plus ou moins divergent.

    Dans les littératures de l’imaginaire, généralement le « Merveilleux » est partie intégrante de la Fantasy. De même la dystopie est une vision du futur et rangée en SF. Il y a effectivement un 4°genre, qui est l’uchronie.

    Pour la SF le monde peut être inventé, mais bien souvent, il s’agit de notre planète projetée dans le futur (les récits sur les autres planètes sont des planet opéra) qui ne sont pas si nombreux au regard des autres textes. Après , je ne sais pas si nous pouvons parler « irrationnel » dans la sf, mais je pense comprendre ce que tu entends par là.

    As-tu entendu parler de la question du chat qui parle pour faire un premier classement ?

    1- c’est parce qu’il a subi des manipulations génétiques – explication rationnelle et scientifique : c’est de la Sf

    2- dans ce monde, le chat parle comme les dragons volent, c’est la norme : c’est de la fantasy

    3- Tu te réveilles et ton chat de dis bonjour. C’est censé être impossible : c’est du fantastique.

    Apophis fait de supers articles sur le sujet – https://lecultedapophis.wordpress.com/tag/comprendre-les-litteratures-de-limaginaire/

    Bref, j’admire ton travail et les explications limpides. Merci pour cet excellent moment.

    Aimé par 1 personne

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